Roman

Les passeurs du Mékong
Ce roman est né d'une histoire qui m'accompagne depuis longtemps : celle de l'exil, de la mémoire, des racines et de la manière dont un homme peut, au cours d'une vie, transformer une histoire douloureuse en une force de construction et de transmission.
Paul, le personnage central du roman, quitte le Laos à vingt-deux ans, avec son jeune frère Done. L'exil, la séparation, la perte et l'installation en France vont profondément marquer son existence. Mais son parcours ne se réduit pas à celui d'un réfugié qui cherche à reconstruire sa vie. Au fil des années, les rencontres, l'amour, le travail et la découverte d'autres cultures vont progressivement modifier son regard sur lui-même et sur le monde.
Des années plus tard, une question de sa fille Océane le conduit à retourner au Laos. Ce voyage, entrepris avec sa famille et son frère, devait être un retour vers le passé. Il deviendra finalement davantage : une tentative de retrouver une sœur disparue, une confrontation avec la mémoire, mais aussi une découverte de son propre pays et de ceux qui y vivent.
Le Mékong accompagne cette trajectoire. Il est à la fois un lieu réel, celui de la fuite et des retrouvailles, et une présence symbolique. Il sépare et relie, emporte et transmet. Il devient progressivement la métaphore d'une existence qui ne cesse d'avancer tout en demeurant attachée à sa source.
À travers Paul, j'ai voulu interroger plusieurs questions qui me sont chères : qu'est-ce qui fait notre identité ? Peut-on appartenir à plusieurs cultures ? Que faisons-nous de ce que nous avons reçu ? Comment transformer une mémoire douloureuse en héritage ? Et surtout, à partir de quel moment la rencontre avec l'autre devient-elle une responsabilité ?
Le roman évolue ainsi de l'histoire individuelle vers une réflexion plus large sur la solidarité, la coopération et la transmission. Le retour au Laos conduit Paul, Done et leurs proches à comprendre qu'ils ne peuvent plus se contenter d'être les témoins d'une réalité qu'ils ont découverte. De cette prise de conscience naîtra progressivement un engagement durable auprès des populations des montagnes du Mékong.
Extrait du livre
La première pirogue est partie pour faire la traversée. Le fleuve était gonflé par la mousson. Les courants tiraient l’embarcation comme s’ils voulaient l’engloutir. La pluie frappait l’eau si fort qu’on aurait dit des milliers de petits coups de marteau.
Nous étions à peu près au milieu du fleuve quand un puissant faisceau de lumière nous a aveuglés. Cette lumière fut comme une violence. Elle effaça la nuit d’un seul coup. Elle nous exposa, nus, vulnérables. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir. J’ai entendu un coup de feu. Un bruit sec, irréel, comme un claquement dans l’air.
Ma mère s’est écroulée. Elle n’a pas crié. Son corps a basculé hors de la pirogue, comme si quelqu’un l’avait poussé. Je l’ai vue tomber. Je l’ai vue disparaître dans l’eau noire. Le fleuve l’a emportée aussitôt.
Pendant une seconde, j’ai eu l’impression que le monde s’arrêtait.
Puis mon instinct reprit le contrôle. Je me suis jeté sur mon petit frère et nous nous sommes couchés au fond de la pirogue. J’entendais mon cœur battre trop fort. La pirogue dérivait. Le passeur jurait à voix basse. La pluie nous frappait le visage.