Nouvelles

Confluence
Chronique sensibles d'un monde incertain
Il y a des fleuves qui se rejoignent, des destins qui se croisent et des rencontres qui changent une vie.
Des rives du Mékong aux couloirs d’un hôpital, des villages du Laos aux questionnements d’un monde en perte de repères, les nouvelles réunies dans ce recueil explorent les multiples visages de la condition humaine.
Tour à tour tendres, lumineuses, graves ou révoltées, ces chroniques sensibles racontent l’amour, le vieillissement, la maladie, le voyage, l’engagement et la solidarité. Elles donnent surtout la parole à celles et ceux que notre époque rend parfois invisibles.
À travers ces récits profondément humains, Jean-Michel Courtois interroge ce qui nous relie les uns aux autres et ce qui demeure lorsque vacillent nos certitudes.
Entre récit, chronique et nouvelle, il explore les thèmes de l’amour, du vieillissement, de la maladie, de la liberté, de la justice sociale et de la dignité humaine.
Extrait du livre
De la sensualité d’un fleuve à la violence d’une époque, d’un corps qui s’émancipe à un autre qui dérive, d’un épluche-légumes transformé en hymne inattendu jusqu’au crépuscule du droit ; ces textes naviguent entre poésie et réalité brute ; entre onirisme et témoignage, entre tendresse et lucidité.
Extrait de la nouvelle : L'amour sans visage
Alors je pense à toi. Mais ce n’est pas une pensée raisonnable. C’est une obsession douce. Une fidélité sans objet. Un amour sans visage. Quelque chose d’inexplicable qui se glisse dans mes journées comme une lumière clandestine.
Je sais que tu n’existes pas. Je le sais comme on sait que les contes de fées sont des histoires. Et pourtant l’enfance continue d’y croire. Elle continue de tendre l’oreille quand on prononce le nom d’un royaume invisible. Elle continue d’espérer qu’un jour une porte s’ouvrira dans un mur.
Tu n’existes pas… et pourtant je t’attends.
Extrait de la nouvelle : La confluence
Un fleuve qui a vu naître des royaumes et mourir des empires. Qui a vu s’élever des temples, puis s’effriter les pierres. Qui a vu les hommes prier, conquérir, fuir, aimer, trahir. Un fleuve qui a porté sur son dos des armées, des moines, des pêcheurs, des enfants endormis, des marchands de passage et des voyageurs perdus.
Un fleuve qui a tout entendu sans jamais répondre.
On dit qu’il connaît les noms que les hommes ont oubliés. Qu’il garde dans ses profondeurs les paroles que personne n’a osé dire. Qu’il emporte les serments trop lourds, les chagrins trop grands, les secrets trop brûlants.
On dit aussi qu’il n’est pas seulement une eau, mais une présence.
Extrait de la nouvelle : Ode à l'épluche-légumes
Georges est un homme d’un certain âge. D’un âge respectable, mais pas célébré. D’un âge qu’on excuse plus qu’on n’écoute. Son corps a pris l’habitude de la lenteur, mais son esprit, lui, refuse obstinément de s’y plier. Ancien professeur, il garde dans sa façon de parler une précision presque scolaire, une méfiance instinctive envers les évidences trop bien rangées. Il faut savoir tordre les certitudes. Il a été de ceux qui ont cru, un temps, que le monde pouvait se déplacer à la force des mots et des idées, et même si les années ont émoussé les slogans, il lui reste ce fond permanent de révolte, discret mais tenace, comme une braise sous la cendre. Il n’élève plus la voix, mais il n’a jamais cessé de penser à contre-courant.
Extrait de la nouvelle : Le prix du bien-être
Elle s’appelle Vieng.
Elle a vingt-quatre ans, l’âge où l’on devrait encore avoir le droit de croire à l’avenir, l’âge où l’on devrait pouvoir se tromper sans payer toute une vie. Elle est petite, comme beaucoup de femmes lao, avec un corps fin, nerveux, presque fragile, et ce sourire qui vient immédiatement, par réflexe, avant même qu’on ait parlé. Un sourire professionnel, sans doute. Mais aussi un sourire d’habitude, un sourire de survie.
Elle travaille dans un institut de massage situé face au Mékong.