Les cerfs-volants de Gaza

Le cerf-volant est fait de presque rien.

Deux fines baguettes de bois, un morceau de papier, un peu de colle, une ficelle. Il suffit parfois de si peu pour donner naissance à un oiseau. Celui-là, l’enfant l’avait fabriqué avec son père. Les baguettes s’étaient croisées au milieu. Le papier avait été tendu, les bords soigneusement repliés. Une longue bande de tissu avait été attachée à l’arrière.

— Elle sert à quoi ? dit l’enfant

— À le tenir droit répond le père.

L’enfant avait regardé la queue du cerf-volant onduler dans le vent. Il trouvait étrange qu’un objet destiné à voler ait besoin de quelque chose qui le retienne. Il ne savait pas encore que beaucoup de choses dans la vie étaient ainsi.

Son père lui avait donné la ficelle.

— Maintenant, il faut courir dit-il et il avait couru.

Le cerf-volant avait d’abord hésité, comme s’il ne savait pas encore s’il appartenait à la terre ou au ciel. Puis le vent s’en était emparé et le cerf-volant était monté.

L’enfant avait levé la tête mais il avait continué à courir alors qu’il n’était plus nécessaire de le faire. Le cerf-volant continuait à monter. L’enfant tenait la ficelle et sentait dans sa main une force qu’il ne voyait pas. Le ciel pouvait être immense et pourtant tenir dans une main. La queue dansait derrière lui. Il était devenu un oiseau. Un oiseau qui n’avait pas besoin d’ailes.

 

Après cette première expérience de cerf-volant, l’enfant en eut d’autres. De toutes les couleurs et de toutes les formes. Certains ressemblaient à un oiseau ; d’autres à un poisson ou à d’un dragon.

Pour en fabriquer de nouveau, il se contentait de ce qu’il trouvait : une feuille de papier, deux baguettes, un peu de colle et surtout du vent.

Il apprit à courir avec lui, à lui résister parfois, à lui céder souvent. Il apprit qu’on ne fait pas voler un cerf-volant contre le vent. Il faut savoir l’écouter.

Il faut sentir dans la ficelle les changements imperceptibles de l’air. Le cerf-volant enseignait des choses que les adultes n’enseignent pas. Il enseignait que la liberté n’était pas l’absence de lien et que la main qui tient la ficelle ne possède pas le ciel.

 

L’enfant grandissait et son cerf-volant aussi, d’une certaine manière. Il n’était plus seulement un jouet. Il était devenu un rendez-vous avec le ciel. Un endroit où ses pensées pouvaient aller lorsqu’elles ne savaient pas encore où se poser.

Puis, un jour, il entendit parler de la ville de Kaboul.

Il chercha la ville sur une carte. Elle était loin, très loin. Il y avait des montagnes, des maisons, des rues, des enfants et des cerfs-volants.

Il fut étonné de découvrir que, là-bas aussi, les enfants couraient avec une ficelle dans la main et les yeux tournés vers le ciel. Il imagina leurs cerfs-volants. Peut-être avaient-ils les mêmes couleurs. Peut-être étaient-ils fabriqués avec les mêmes morceaux de papier. Peut-être les enfants de Kaboul connaissaient-ils eux aussi ce petit frémissement dans la paume lorsque le vent prenait le cerf-volant.

Puis il apprit que, sous le pouvoir des talibans, les enfants de Kaboul avaient été privés de ce jeu. Il ne comprit pas et il chercha à comprendre.

On lui expliqua que les autorités religieuses avaient interdit les cerfs-volants parce que les batailles et les rassemblements liés à ce jeu étaient considérés comme contraires aux règles qu’elles imposaient à la société.

Il resta silencieux. Il pensa à son propre cerf-volant et il ne voyait rien de religieux dans une baguette de bois. Rien d’immoral dans une feuille de papier. Rien de dangereux dans une ficelle.

Il se demanda ce que les hommes pouvaient bien craindre de trouver dans le ciel.

L’enfant de Kaboul, lui, avait rangé son cerf-volant. Il l’avait fait glisser sous son lit. Il le savait là. Il savait aussi qu’il ne devait pas le sortir. Parfois, il soulevait légèrement le drap. Il regardait le papier. Il se souvenait du vent et de ses courses pour le faire voler. Il se souvenait de ce moment précis où le cerf-volant quittait la terre.

L’enfant de Kaboul ne comprenait pas pourquoi car le ciel était toujours là et le vent soufflait toujours. Les oiseaux continuaient de voler mais les enfants devaient garder les yeux baissés. Il trouvait cela étrange.

Il pensa que peut-être les hommes qui avaient interdit les cerfs-volants n’avaient jamais appris à en faire voler un. Sinon, ils auraient su. Ils auraient su qu’un cerf-volant ne demande rien au ciel. Il ne demande ni religion, ni pays, ni permission. Il demande seulement du vent.

Puis un autre jour, l’enfant entendit parler de Gaza.

Là aussi, il y avait des enfants. Là aussi, il y avait la mer. Là aussi, il y avait du vent. Et là aussi, dans le ciel, il y avait des cerfs-volants.

Il apprit cependant qu’un jour, des hommes avaient accroché du feu à certains d’entre eux.

Le cerf-volant pouvait alors devenir une flamme portée par le vent. Il pouvait franchir une frontière. Il pouvait tomber dans un champ. Il pouvait brûler.

L’enfant eut du mal à l’imaginer. Il regarda le sien. Le papier était toujours là. La ficelle aussi et la petite queue de tissu.

Il posa la main dessus. Comment un cerf-volant pouvait-il savoir ce qu’on lui faisait faire ? Il ne savait rien des hommes. Il ne savait rien des frontières. Il ne savait rien de la colère. Il ne savait même pas qu’il existait des ennemis. Il savait seulement voler.

L’enfant de Gaza, lui, regardait parfois le ciel avec inquiétude. Il connaissait les cerfs-volants depuis toujours et il savait en fabriquer. Il savait les faire monter et descendre. Il savait même reconnaître ceux qui appartenaient aux enfants du quartier.

Mais désormais, il lui arrivait de regarder un cerf-volant et de se demander ce qu’il transportait. Du papier ? Du tissu ? Une ficelle ? Ou autre chose ?

Il n’aimait pas cette question car elle avait changé son regard.  Un cerf-volant qui avait autrefois été une promesse devenait une interrogation. Il aurait voulu retrouver le temps où il suffisait de lever les yeux pour être heureux.

Il se demanda pourquoi les adultes avaient besoin de transformer les choses. Pourquoi une pierre devait devenir une arme ? Pourquoi une maison devait devenir une cible ? Pourquoi un cerf-volant devait devenir une menace ?

Il aurait voulu expliquer aux hommes qu’un cerf-volant ne voulait rien mais il ne savait pas comment parler aux hommes qui avaient oublié comment être des enfants.

L’enfant, celui qui avait commencé cette histoire avec son père, entendait tout cela sans vraiment savoir où placer ce qu’il ressentait. Il découvrait un monde étrange. À Kaboul, on avait interdit le cerf-volant. À Gaza, on avait détourné le cerf-volant.

Ailleurs, peut-être, des enfants continuaient simplement à jouer.

Il se demandait pourquoi un même objet pouvait être considéré ici comme un jeu interdit, là comme une arme et ailleurs comme un simple morceau de papier dans le vent.

Le cerf-volant, pourtant, n’avait pas changé. C’étaient les hommes qui lui donnaient des significations différentes. Ils lui donnaient leurs peurs, leurs croyances, leurs frontières et leurs guerres.

L’enfant commença alors à comprendre quelque chose qui lui faisait mal. Les adultes avaient beaucoup de mots pour expliquer pourquoi ils se battaient. Ils en avaient beaucoup moins pour expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas vivre ensemble.

Il entendit un jour parler de nouveaux cerfs-volants aperçus près de Gaza.

On en avait retrouvé plusieurs. Ils ne transportaient pas d’explosifs et pourtant ils avaient suscité l’inquiétude. On parlait de menaces. De réactions. De sécurité. On parlait même d’évacuer les habitants des endroits d’où ils pourraient être lancés.

L’enfant écoutait les adultes. Il connaissait maintenant ces mots. Il les entendait à la télévision. Il les voyait sur les écrans. Il regardait les images. Un cerf-volant, un autre puis un troisième

Des objets si petits dans un ciel immense et soudain, dans les mots des adultes, ils devenaient importants, dangereux, presque terribles.

L’enfant pensa à celui qu’il avait fabriqué avec son père et se demanda si quelqu’un, quelque part dans le monde pouvait avoir peur du sien.

Cette pensée lui fit mal. Pas parce qu’on lui avait pris son cerf-volant car personne ne le lui avait pris. Non, on lui avait pris quelque chose de plus précieux : l’idée qu’un cerf-volant pouvait ne pas être innocent.

Ce soir-là, il posa son cerf-volant contre le mur et il l’ignora pendant un long moment. Puis il se remit à penser à l’enfant de Kaboul et à son cerf-volant caché sous un lit. Il pensa à l’enfant de Gaza et à son cerf-volant qui était regardé désormais avec méfiance.

Il pensa à tous les enfants du monde, ceux qui couraient et ceux qui ne pouvaient plus courir. Ceux qui avaient peur. Ceux qui avaient appris trop tôt que le ciel pouvait aussi être dangereux.

Il se demanda ce que les adultes diraient s’ils étaient obligés de répondre à une seule question d’enfant.

Pourquoi ? Pourquoi faut-il interdire ? Pourquoi faut-il brûler ? Pourquoi faut-il détruire ? Pourquoi faut-il avoir peur ? Pourquoi faut-il se battre ? Pourquoi faut-il toujours que les enfants apprennent les conséquences des décisions prises par des hommes qu’ils ne connaissent pas ?

Il n'avait pas de réponse. Et peut-être que les adultes n'en avaient pas davantage. Ils avaient seulement appris à parler plus longtemps.

Quelques jours plus tard, il trouva une vieille image prise dans un magazine. Deux hommes se tenaient face à face. Ils venaient de se serrer la main et il demanda qui ils étaient.

On lui raconta leur histoire. Une histoire de territoire. Deux peuples. Deux ennemis. Deux hommes qui avaient longtemps vécu de chaque côté d’une frontière de peur.

Et puis, un jour, ils s’étaient parlé. Ils s’étaient serré la main. L’enfant regarda longtemps la photographie mais il ne comprenait pas tout. Il ne connaissait rien des négociations passées entre ces deux hommes. Il ne connaissait pas les accords. Il ne connaissait pas les promesses qui avaient été faites ni celles qui n’avaient pas été tenues.

Il ne connaissait pas le poids de l’Histoire.

Il ne voyait que deux hommes qui, pendant un instant, avaient accepté de rapprocher leurs mains et il remarqua la colombe. Elle était là, quelque part dans cette histoire. Une petite forme blanche au milieu de tant de mots. L’enfant la regarda longtemps. Il pensa que c’était peut-être cela que les adultes oubliaient.

Quand deux mains se rapprochent, il faut moins de force que pour les séparer.

Le lendemain, il prit une feuille de papier blanc. Il ne choisit aucune couleur, seulement du blanc Il posa les deux baguettes. Il les croisa au milieu. Il les attacha et tendit le papier. Il fixa la ficelle et resta immobile.

Il savait ce qu’il voulait dessiner : une colombe.

Il la dessina lentement. Elle n’était pas parfaite, une aile était un peu plus grande que l’autre le bec était trop long et la queue un peu trop courte mais elle ressemblait à ce qu’il avait dans la tête.

 Il ajouta quelques mots, des mots simples, ceux qu’un enfant pouvait encore écrire sans avoir besoin de les expliquer : Que le ciel soit à tout le monde.

Il relut sa phrase et il sourit.

 

Le lendemain, le vent se leva.  L’enfant prit son cerf-volant blanc. Il regarda la colombe et les mots qu’il avait écrits. L’enfant courut. Le cerf-volant hésita, une seconde seulement et le vent s’en empara. Il monta haut dans le ciel et l’enfant continuait à courir en déroulant la ficelle.

La colombe blanche dansait dans le ciel. Elle semblait d'abord minuscule puis elle grandit avec le vent. L’enfant pensa alors à l’enfant de Kaboul qui peut-être un jour pourra ressortir son cerf-volant. Il pensa à l’enfant de Gaza qui peut-être un jour pourra lever les yeux sans avoir peur. Il pensa à tous ceux qui attendaient ce jour.

Alors il donna encore du fil et le cerf-volant monta encore plus haut. Il passa au-dessus des arbres, au-dessus des maisons, au-dessus des frontières. L’enfant ne savait pas si quelqu’un, de l’autre côté, pouvait le voir Mais il aimait à le croire.

Il imaginait l’enfant de Kaboul levant enfin les yeux et l’enfant de Gaza faisant de même. Et peut-être, quelque part, deux enfants qui ne se connaissaient pas, regardaient le même point blanc dans le ciel.

Le cerf-volant ne lui appartenait plus vraiment, pas plus qu’au vent, pas plus qu’au ciel. Il appartenait à tous ceux qui avaient un jour levé les yeux.

La colombe était haute dans le ciel. Elle n’emportait ni colère, ni frontière, ni drapeau. Elle n’emportait que le rêve obstiné d’un enfant.

Celui d’un monde où les hommes auraient enfin compris ce que les enfants savent depuis longtemps : on peut vivre ensemble sans se ressembler.

Dans le ciel immense, il n’y avait plus de Kaboul, il n’y avait plus de Gaza. Il n’y avait plus de frontières. Il n’y avait qu’une colombe blanche,